Le droit du plus fort ?

Trump, Xi Jinping et Poutine autour d'un jeu d'échecs

Bonjour à toutes, bonjour à tous, 

 

J’espère que ce billet vous trouve en bonne forme.


Avant de commencer le billet et, pour en équilibrer un peu le thème,


Sachez que la dernière vidéo vient d’être mise en ligne sur la chaîne Kheîlos.


 Son titre :

 « Avoir tout pour être heureux »

Vidéo "Avoir tout pour être heureux"

N’hésitez pas à vous abonner à la chaîne, si ce n’est déjà fait !


Dernière mention : 

Il reste quelques places pour la soirée du vendredi 30 janvier à Fouras sur le thème : 


« L’autorité : un vain mot ? »

Soirée "L'autorité : un vain mot ?"


Et maintenant… Le billet !

Les derniers événements géopolitiques ont remis sur le devant de la scène l’usage explicite de la force.

Les actions du président Trump envers le Vénézuéla et le Groenland, l’opération militaire de la Russie en Ukraine, l’affirmation par le président Xi Jinping dans ses vœux 2026 de l’« irréversible » réunification avec Taïwan (1)…

Tout cela sonne comme le retour du grand jeu des puissances impériales, de façon ouverte et sans fard.

On entend beaucoup ces temps-ci les expressions de « droit du plus fort » et de « loi du plus fort » (2).

En début de semaine dernière, le président Macron a appelé l’Europe à ne pas « accepter la loi du plus fort » (3).

La « loi du plus fort », le « droit du plus fort »…

« Mais ne nous expliquera-t-on jamais ce mot ? » 

s’exclamait Rousseau en son temps (4)


En effet, ces formules semblent incompréhensibles, au premier abord.

D’un côté, la force est une puissance physique, capable de contraindre et d’opprimer. De l’autre, le droit est une puissance morale, qui oblige, même le fort, à respecter les droits du faible.

D’une part, il y a le rapport de force ; de l’autre, il y a le respect du droit.

Comment expliquer, dès lors, qu’il existe un « droit » dérivé de l’usage de la « force » ?

L’expression « le droit du plus fort » ne veut donc rien dire, en toute rigueur.

Toutefois, Rousseau notait bien que la force, pour s’imposer durablement, a besoin de se présenter comme analogue au droit :

« le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir »

En effet, le plus fort n’est assuré de dominer durablement que s’il prétend avoir « le droit » de le faire. En d’autres termes, il faut convaincre le faible qu’il est légitime pour lui de se soumettre.

Car il se peut qu’un jour, le plus fort cesse d’être le plus fort…

Ainsi, l’expression « le droit du plus fort » serait une expression absurde ou, tout au plus, un hommage du vice à la vertu.


Attendons, pas si vite !

En effet, ce serait une conclusion un peu facile…

Car, qui fait le droit ? Qui fait la loi ? 

Qui a le pouvoir d’énoncer les décrets, de rédiger les textes législatifs, de proclamer les arrêtés ? Ne s’agit-il pas des personnes qui « dominent » socialement ?

Émile de Girardin, célèbre homme d’affaires, député à cinq reprises et patron de presse, qui avait fréquenté assidûment le monde politique, économique, journalistique et culturel de son temps, déclarait sans ambages en 1854 :

« La certitude que j'ai acquise, c'est qu'il n'y a qu’un seul droit au monde : C’EST LE DROIT DU PLUS FORT...» (5)

Il ajoutait même :

« Ainsi, plus de doute, plus de vague, plus d’équivoque : LA FORCE, C’EST LE DROIT ; IL N’Y A PAS D’AUTRE DROIT QUE LA FORCE. » (6)


Conclusion (terrible) de toute une vie passée à fréquenter les milieux du pouvoir…

Mais qu’est-ce qui vient appuyer une telle idée ?

C’est le fait que la force s’impose toujours.

En revanche, le droit, lui, est un idéal. Il n’a pas de lui-même la capacité de s’imposer, si l’on ne met pas de forces à son service.

Ainsi, c’est toujours la force qui s’oppose : soit qu’elle contredise le droit, soit qu’elle impose le droit (ou « son » droit).

Il reste donc tout de même un espoir : que des forces soient mises au service du droit.


Néanmoins, un doute peut subsister…

Il nous est formulé par Blaise Pascal :

Certes, « la justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique. » (7)

Il faudrait donc allier les deux : que la force soit juste et que la justice soit forte.

Toutefois, Pascal ajoute : 

« ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. »


Autrement dit, la force s’est toujours imposée, y compris contre la justice ; elle s’est ensuite proclamée « juste », « légitime » ou « de droit ».

Je ne veux cependant pas terminer sur une note aussi désenchantée.

En effet, il se trouve bien des forces pour soutenir une certaine idée du droit.

En outre, l’une des choses qu’on peut opposer au pur usage de la force, c’est de contester sa légitimité, de contredire ses raisons, de ne pas marcher dans ses discours.

Ainsi, démasquer la force illégitime, c’est la montrer dans sa nudité et la priver de toute aura, de tout prestige.

C’est ce que fait La Fontaine avec ironie dans son célèbre conte « Le Loup et l’agneau » :

Le loup essaie de justifier son meurtre à venir auprès de sa propre victime, l’agneau.

Or, l’agneau le contredit sans cesse, en le privant de sa démonstration.

Vous dites que je trouble votre boisson ? Mais je me désaltère plus en aval de la rivière…

Vous dites que j’ai médit de vous l’année dernière ? Mais, l’année dernière, je n’étais pas encore né…

Le loup est donc acculé à commettre son forfait sans avoir « raison » contre sa victime.

Vous me direz :

Cela lui fait une « belle jambe » à l’agneau d’être dévoré malgré ses objections !

C’est vrai : cela ne change pas le meurtre ou le crime, mis en scène par La Fontaine.

Néanmoins, les objections font que le « droit » du plus fort n’est pas « la raison » du plus fort.

En vous remerciant de votre attention

Et en vous souhaitant « avec force » une belle fin de journée

Cordialement

Philippe BOULIER 



Notes :

(1) Vœux de Xi Jinping :

https://french.news.cn/20251231/30cfa802405c460a91130e2f92472dde/c.html

(2) https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/questions-du-soir-le-debat/force-ou-droit-international-faut-il-desormais-choisir-2358362

https://www.la-croix.com/a-vif/2026-dans-le-monde-une-annee-sous-le-signe-de-la-loi-du-plus-fort-20260107

(3) https://www.publicsenat.fr/actualites/international/bras-de-fer-avec-les-etats-unis-emmanuel-macron-appelle-leurope-a-ne-pas-accepter-la-loi-du-plus-fort

(4) Rousseau, Du contrat social, livre I, chapitre 3 « Du droit du plus fort »

(5) cité par Roger Alexandre, Les mots qui restent, 1901, chapitre « Force »

(6) Emile de Girard, Questions philosophiques. Questions de mon temps, 1852 à 1857, Conclusion

(7) Blaise Pascal, « Justice et Force », https://www.penseesdepascal.fr/Raisons/Raisons20-moderne.php

Image de couverture générée par I.A.



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